Interview réalisée via mail.

Ian Schröder : Bonjour JC, vous habitez Saint Martin et vous êtes un adhérent de notre association. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

JC : Bonjour Ian. Je suis JC. j’ai 37 ans. Je vis à Saint-Martin depuis un peu plus de trois ans, après trois ans et demi passés en Guadeloupe.
Je suis cadre dans une entreprise spécialisée dans la vente et la location de matériel médical.

IS : Pour quelle raison avez-vous adhéré à l’ARPAC il y a quelques mois ?

JC : J’ai adhéré à l’ARPAC car je pense que la liberté de se défendre fait partie des droits naturels de chaque être humain. J’ai une vision très jusnaturaliste du droit (note de l’ARPAC: le jusnaturalisme est une doctrine prônant le droit naturel), celle qui a influencé la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Pour les rédacteurs de ce texte, l’idée que les citoyens puissent être armés était tellement évidente lorsqu’ils y évoquaient le droit de résistance à l’oppression que cela n’a pas été écrit de manière explicite, malgré les demandes de certains. On peut le regretter aujourd’hui. Au moins, aux USA, le second amendement garantit ce droit de manière très claire.

IS : Qu’est-ce de traverser l’ouragan le plus puissant de l’Atlantique enregistré jusqu’à présent ? Dans quelles conditions avez-vous traversé l’apocalypse Irma ?

JC : Nous nous sommes préparé plusieurs jours en avance. Pour être honnête, ce cyclone m’a inquiété depuis le mercredi précédant son arrivé. Le fait qu’il soit classé ouragan si loin des Caraïbes, c’est très rare. Les cyclones capverdiens ne deviennent en général ouragan qu’en arrivant près des petites Antilles. Irma a traversé presque tout l’Atlantique au stade ouragan, et est arrivé sur nous avec une puissance considérable.
Les préparatifs sont assez simples : stocker de l’eau, de la nourriture, mettre au sec dans la pièce la plus sécurisée tout ce qui coûte cher ou auquel on tient, renforcer la maison, faire le plein des voitures etc. Les conseils donnés par les autorités ainsi que l’expérience des personnes ayant vécu de gros ouragans (Hugo en 1989, Luis en 1995 pour les deux plus mémorables) sont suffisant pour se préparer.
J’ai ajouté à cette préparation le graillage de 3 chargeurs de 9mm, car des amis Saint-Martinois m’avaient prévenu qu’il y avait eu des pillages après Luis.
L’associée de ma compagne a passé l’ouragan à la maison, elle pensait que son appartement ne tiendrait pas, il n’a pas tenu, ainsi qu’une amie de ma compagne en vacances à Saint-Martin.
Tout s’est bien passé jusqu’à environ 5 heure du matin où nous nous sommes réfugiés dans la chambre, qui est sous une dalle béton. Nous avons migré très vite vers la salle de bain, encore plus confinée dans le béton, les bruits devenant très inquiétants. Quelques minutes après, un grand fracas… un des « murs » du salon (en fait une ancienne baie vitrée avec des planches de bois par dessus…) a lâché. Nous nous sommes serré à quatre avec deux chats en caisse dans la douche, heureusement grande, après avoir bloqué la porte avec un escabeau. Le bruit, la douleur aux oreilles liée à la baisse de la pression atmosphérique, la peur… jusqu’à l’oeil du cyclone, grand moment de calme.
Nous avons jeté un œil, vu qu’un volet avait lâché ainsi que le fameux « mur ». Le salon complètement retourné, de l’eau partout. Nous sommes retourné nous mettre à l’abris pour le second round. Même bruit, la maison entière qui tremble, la peur pour encore une heure et demi… jusqu’à ce que les vents baissent. La chambre est préservée, nous constatons les dégâts, faisons quelques photos pour l’assurance. Nous n’avons plus de toit, mais le lambris a tenu. Ça fait un pseudo-toit, mais ce n’est pas étanche…

IS : Comment avez-vous vécu « l’après » jusqu’à l’arrivée des secours et qu’avez-vous appris de cette terrible situation ? Que s’est-il passé ? Combien de temps avez-vous été livré à vous-même sans secours ?

JC : J’écris ces lignes jeudi 14 au matin. Soit 8 jours après le phénomène. Je ne dis pas que mon cas est une généralité, mais dans le quartier où nous avons trouvé refuge, à l’endroit où nous sommes, nous n’avons pour le moment pu compter que sur la solidarité privée. Les voisins sont supers, tout le monde s’entraide. Dans mon quartier ça a été la même chose, entraide très forte entre les voisins, Saint-Martinois comme « métros ».
Un de mes voisins m’a appris que notre quartier a été visité dès la fin du cyclone, alors que la plupart étaient encore confinés, par des apprentis pilleurs qui sont partis bien vite quand il a exhibé ses deux machettes.
J’ai eu la chance de pouvoir communiquer très vite à nos familles que nous étions sains et saufs, un des seuls relais téléphoniques ayant tenu se situant pas loin de chez moi. J’avais même un peu de 3G.
Nous avons vu dans notre quartier de résidence des policiers que le vendredi. Des volontaires de Guadeloupe qui semblaient aussi désemparés que nous. Ils n’étaient passés par là que parce que l’un d’eux connaissait une des résidentes. Ils nous ont confirmé les pillages de presque tous les magasins de l’ile.
Je n’ai pas assisté directement aux pillages, je n’habite pas dans un quartier avec des commerces, mais quand je suis passé dans Marigot, à Sandy Ground, à Hope Estate j’ai pu voir la majorité des magasins ouverts, enfin, un volet forcé, et vidés de leur contenu.
Nous dormons actuellement dans nos locaux professionnels, avec mon directeur et ma compagne ainsi que son associée et les deux chats. L’amie en vacances a pu être rapatriée vers la Guadeloupe. Depuis le début de la semaine, la situation semble peu à peu s’améliorer sur le plan sécuritaire. Le 9mm est au coffre, mais les chargeurs toujours graillés. Au moment où j’écris, j’entends les éboueurs passer et c’est une excellente nouvelle.

IS : Comment l’ont vécu vos proches et vos connaissances ?

JC : Mon directeur a eu la peur de sa vie après le cyclone. Le jeudi soir, une dizaine de coups de feu ont retenti près de chez lui. Il n’est pas armé, il n’aime pas trop les armes.
Quand je suis allé le voir vendredi matin (de mon groupe d’amis, seule ma voiture fonctionne), il était terrifié et nous avons convenu de rejoindre nos locaux professionnels, qui ont pas mal tenu et qui ont de l’électricité, le luxe ! Il compte prochainement s’inscrire au club de tir…
Ma compagne et son associée, perturbées par les multiples témoignages d’agressions, ont également décidées de s’inscrire.
Notre technicien, qui a vécu l’apocalypse avec sa femme enceinte, a passé deux nuits sur une barricade avec des personnes qui l’ont recueillis, il n’a plus rien, à dissuader les pillards de s’attaquer à leur quartier.
Un médecin très connu de l’ile, le médecin le plus dévoué à son métier que vous pouvez imaginer, s’est fait voler le peu qu’il lui restait de médicaments et de matériel dans sa voiture, alors qu’il portait secours à des patients dans un quartier. Ce Monsieur a perdu sa maison et son cabinet mais est tout de même dehors à soigner comme il peut, et il se fait voler son matériel juste devant son nez… ça m’enrage. Les journalistes des grandes chaînes étaient escortés par les gendarmes, mais pas moyen d’accompagner les médecins ?
Au rayon des échos que j’ai pu avoir, sans témoignage direct pour le moment, des villas aux Terres Basses ont été pillées, parfois avec les habitants dedans. Ceci demande confirmation. Des carjackings auraient également eu lieu, mais je n’ai pas de témoignage direct.
En tout cas, les gens ont vécu dans la PEUR durant des jours, sans voir un gendarme ou un policier. Je pense que les forces de l’ordre ont fait ce qu’elles ont pu, mais qu’elles étaient aussi désemparées que nous.

IS : Comment vivez-vous aujourd’hui la médiatisation de cette catastrophe alors que vous en êtes une victime et un témoin direct ? Avez-vous par exemple un avis sur la déclaration d’Emmanuel Macron qui dénonçait un soit-disant problème endémique de Saint Martin au sujet d’un trop grand nombre d’armes et de sa prescription « d’en aucun cas à ne procéder à de l’autodéfense » ?

JC : J’ai pu lire quelques articles ça et là. Certains se complaisent à dire que les témoins directs exagèrent. J’aurais aimé qu’ils vivent ne serait-ce qu’une journée ici, pour voir quelle aurait été leur réaction… il y a même quelques personnes ici qui ne voient que les bons côtés : entraide, solidarité. Si cela est vrai, il n’en reste pas moins qu’une petite partie de la population a contribué au chaos, ne serait-ce qu’en pillant des magasins qui auraient pu ouvrir plus sereinement et alimenter la population une fois le phénomène passé. Si, comme aux USA, les honnêtes citoyens étaient armés, je pense que la situation aujourd’hui serait bien meilleure.
Quant aux déclarations de monsieur Macron, ma foi, c’est un politique français, qu’en attendre ? Si des gens n’avaient pas pu se défendre par eux-mêmes, ou du moins dissuader les pillards par eux-mêmes, ils ne leur resteraient pas grand-chose aujourd’hui. Dire aux gens dans une telle situation, sans téléphone pour appeler les forces de l’ordre, qu’ils ne peuvent se défendre eux-mêmes, c’est criminel ! Sans compter que même avec du réseau, le temps que les FO arrivent, il risque d’être trop tard. Il faut être clair : beaucoup de quartier se sont organisés en milice les premiers jours après le drame. Pas le choix : pas de FO, pas de moyen de communication, des pilleurs qui rodent…
Quant à ma situation personnelle, depuis plus d’une semaine je survie intégralement sur des moyens privés : stocks personnels, échanges entre voisin, dons de nourriture d’entreprises Saint-Martinoise qui préfèrent donner leurs stocks directement à la population plutôt que de les voir perdre ou piller. Ces distributions n’ont même pas été encadrées par les forces de l’ordre malgré les demandes des entrepreneurs… ça s’est, à ma connaissance, bien passé tout de même. Heureusement…

IS : Comment allez-vous aujourd’hui ? Dans quel état d’esprit êtes-vous et comment envisagez-vous votre avenir ?

JC : Aujourd’hui, je suis fatigué. J’ai besoin de vacances, que je n’avais pas encore posées de toute manière !
J’irais probablement la semaine prochaine passer quelques jours en Guadeloupe, histoire d’avoir une vie normale pour pouvoir revenir reposé et plus détendu.
Saint-Martin est une île que j’adore, qui sera très changée après ce désastre, mais qui a, je pense, la capacité de rebondir. C’est peut-être un vœux pieux, mais j’espère que suite à ce grand malheur, de grands bonheurs réapparaîtront. Saint-Barth aura les capacités de rebondir plus vite, il faudrait absolument que Saint-Martin s’en inspire, à tous points de vue.
La majorité de la population a été exemplaire, solidaire. Une minorité de cons a amplifié le chaos, il faut en tirer des leçons… le système Français qui achète la paix sociale à coup d’allocations n’est à mon avis pas un bon système. Le côté hollandais, s’il n’est pas parfait, fonctionne beaucoup mieux. Espérons que des leçons soient tirées par notre nouveau président de collectivité, à qui je souhaite du courage et la volonté de continuer dans la voie qu’il a initié, à savoir tendre vers Saint-Barth.

Nous remercions sincèrement JC d’avoir répondu à nos questions dans ces conditions difficiles, il a aussi eu la gentillesse de nous fournir quelques photos prises par lui même pour illustrer l’étendu des dégâts.