Aujourd’hui en France, dans un contexte sécuritaire qui se dégrade de plus en plus, relativement peu d’organisations civiles se donnent pour objectif de préserver la sécurité des Français. Vous connaissez bien entendu l’ARPAC, mais il en existe une autre, de quelques années son aînée et beaucoup plus suivie. Il s’agit de l’Institut pour la Justice. Cette association, créée en 2007, cherche à rendre le système judiciaire plus sévère envers les délinquants et les criminels tout en soutenant les victimes. Il s’agit non seulement d’une association militante mais elle fait aussi office de cercle de réflexion comme en témoigne la publication régulière d’études diverses et de leur Revue française de criminologie et de droit pénal[1].
À première vue, l’Institut pour la Justice a le même objectif fondamental de l’ARPAC : assurer la sécurité des citoyens. L’Institut pour la Justice a à cœur de rendre la justice plus ferme et centrée autour de la victime, bien souvent délaissée par le monstre froid que le parent pauvre de l’État régalien est devenu, le but étant in fine de réduire le taux de criminalité en France. L’ARPAC, quant à elle, souhaite rétablir le droit à l’autodéfense (on évitera l’horrible pléonasme de « légitime défense » ici) en rétablissant le droit au port d’une arme à feu, condition irremplaçable pour une application concrète de ce droit. Le premier se charge de l’amélioration de la justice ; la seconde tente de protéger la population quand l’État n’est pas là, car il ne peut physiquement assurer une protection complète et permanente. Les deux sont des complémentaires indispensables. Ainsi, on serait tenté de penser que l’Institut pour la Justice et l’ARPAC devraient travailler main dans la main dans leur objectif commun de protection de la population. Après tout, l’ARPAC et l’Union Française des amateurs d’Armes collaborent régulièrement quand bien même leurs objectifs, quoique relativement proches, ne sont que partiellement les mêmes. Si seulement il en était de même avec l’Institut pour la Justice ! L’Institut pour la Justice joue à un véritable jeu d’équilibriste sur la question de l’autodéfense. On peut parler de schizophrénie tant la contradiction est criante. Contradiction que l’on peut d’ailleurs reprocher à une grande majorité des promoteurs d’un tour de vis sécuritaire en général.
L’Institut pour la Justice a déjà pris position en faveur de victimes s’étant défendues. Dans sa lettre d’information du 28 février 2023, Pierre-Marie Sève, le directeur de l’Institut, prend la défense d’un homme à Maisons-Alfort (banlieue parisienne) qui avait poussé sur les rails un agresseur qui tentait de s’emparer de son sac et qui est mort lors du passage d’un TGV. Puis, M. Sève dresse une liste de quelques cas d’autodéfense que l’Institut a soutenu, au moins moralement. M. Sève n’a à cette occasion pas manqué de rappeler que « la légitime défense est un sujet FONDAMENTAL » et de consacrer une partie intitulée « La légitime défense, le roi des droits » qui se conclut par « la légitime défense est un droit naturel, évident et reconnu depuis des millénaires ». Puis, M. Sève va même jusqu’à promouvoir le concept de défense excusable ! Merveilleux, non ?
Poursuivons. Deux mois plus tard, Pierre-Marie Sève consacre sa lettre d’information à la « légitime défense » et à son lien avec le prélèvement de l’impôt. Sans en dévoiler le contenu précis, en voici quelques extraits intéressants : « Cette “élite” centralise l’impôt, qu’il prélève sur les travailleurs sédentaires, appelés “producteurs”. […] Mais pour prélever l’impôt, cet État doit absolument désarmer sa population. Et oui, plus les classes moyennes sont armées (intellectuellement, juridiquement et physiquement)… moins il est facile de leur prendre leur argent. L’État limite donc l’usage des armes, il interdit les milices citoyennes et il poursuit les producteurs trop “agressifs”. […] Donc, progressivement, tout ce petit peuple producteur est désarmé pour que l’État (et l’élite) puisse lui prendre son argent. » Pierre-Marie Sève reconnaît dans cet extrait une causalité directe entre le désarmement civil et la soumission à l’État par l’impôt. Il reconnaît implicitement, dans ce contexte du moins, que le désarmement est une mauvaise chose. Il poursuit ensuite avec ces affirmations : « En France, les classes moyennes ont longtemps été armées. La révolution française prévoyait d’ailleurs le droit au port d’arme pour chaque citoyen ! […] Également, les États-Unis, fondés par des Européens, détestent l’impôt, tandis que chaque citoyen a droit au port d’arme pour se défendre. » À la vue de ces affirmations, on pourrait penser que l’Institut pour la Justice serait très compatible avec l’ARPAC.
Rebelote le 15 janvier 2024 : nouvelle lettre d’information, cette fois de la part d’Axelle Thellier, présidente de l’Institut, qui défend l’armurier d’Eslettes qui avait abattu un braqueur. Elle s’exclame : « La leçon est la suivante : l’Etat et la Justice ne veulent pas que vous puissiez vous défendre. Ils veulent garder le monopole de la violence. »
Toutes ces déclarations sont très encourageantes. Voyons maintenant si l’Institut pour la Justice en tire les bonnes conclusions.
En dehors des lettres d’information diffusées par courriel, l’Institut pour la Justice s’est aussi positionné en faveur de la légitime défense à la télévision, notamment lors d’une intervention sur Cnews le 13 août 2024[2]. L’intervention d’une douzaine de minutes – là encore avec Pierre-Marie Sève comme orateur – mentionne une fois de plus les fondements philosophiques de l’autodéfense. À la neuvième minute, le deuxième amendement de la constitution américaine est mentionné. M. Sève déclare alors – malheureusement à juste titre – qu’il paraît étrange aux Européens mais que son but est la résistance à l’oppression. On y arrive ! Le chemin vers l’application pratique de l’autodéfense se trace tout seul. Quelle conclusion sur le port d’arme M. Sève a-t-il tirée ? Eh bien, aucune. La question du port d’arme n’est même pas évoquée après ce point. En listant ses solutions pour mieux faire respecter la « légitime défense », M. Sève préfère évoquer l’extension de la présomption de légitime défense ainsi que l’introduction du principe de la défense excusable. Rien de plus. Que de la protection juridique. Pas de protection physique. Pas d’application concrète du droit à l’autodéfense. Décevant.
Réessayons. Jetons un œil cette fois à leur Revue française de criminologie et de droit pénal, plus précisément au numéro d’avril 2023. Il comprend cinq articles, dont un intitulé « La légitime défense, le droit des droits », écrit par… Pierre-Marie Sève, encore ! Il semble très intéressé par le sujet. Là encore, rappel sur les fondements idéologiques de l’autodéfense, et la question du port d’arme est mentionnée, et assez longuement, bien plus que lors de l’intervention sur Cnews ! Il est à nouveau question des États-Unis, mais cette fois, on entre plus concrètement dans l’établissement de la relation entre autodéfense et port d’arme : « Une part importante de l’esprit américain réside dans l’importance du port d’arme pour l’exercice d’une légitime défense efficace. Ainsi, pour Thomas Jefferson, la notion de légitime défense est un droit naturel dont le corollaire est le droit au port d’arme. » Excellent ! M. Sève enchaîne ensuite avec la fameuse citation de Cesare Beccaria : « On peut regarder aussi comme contraires au but d’utilité, les lois qui défendent le port d’armes, parce qu’elles ne désarment que le citoyen paisible, tandis qu’elles laissent le fer aux mains du scélérat, trop accoutumé à violer les conventions les plus sacrées, pour respecter celles qui ne sont qu’arbitraires. » C’est à se demander si l’article n’a pas été écrit par un membre de l’ARPAC ! Le lien entre port d’arme et autodéfense a ni plus ni moins été démontré par le directeur de l’Institut pour la Justice lui-même. Cerise sur le gâteau, la dernière sous-sous-partie de l’article est intitulée « Une libéralisation de la législation sur le port d’arme ». Il semblerait que Pierre-Marie Sève enchaîne les bons points, mais la toute première phrase annonce la couleur : « Sans s’aventurer sur ce terrain très glissant de la libéralisation du port d’arme, il est bon d’avoir les idées claires. » D’emblée, il est défendu de traiter le sujet dont le titre vient d’être donné. Autant dire qu’il ne faut pas s’attendre à grand chose pour conclure cette article sur l’autodéfense, malgré un bon traitement du sujet jusqu’ici. La légitimité du port d’arme a beau avoir été pleinement démontrée, M. Sève n’ira pas jusqu’à le demander. Toutefois, il rappelle après cette accroche décevante que le port d’arme donne toute sa puissance au principe d’autodéfense qui est lui-même un garant contre la tyrannie. Il ajoutera même qu’« il est difficile de trouver une corrélation statistique entre libéralité du régime du port d’arme et plus forte criminalité (les États américains les plus libéraux sur le port d’arme sont aussi ceux avec le moins d’homicide par habitant et inversement). La Suisse, elle, a un des taux d’homicide les plus faibles d’Europe. » M. Sève agrémente donc son article de plusieurs arguments pro-armes tout en « laiss[ant] à d’autres la possibilité de trancher ce débat. » Il ne faudrait pas se mouiller ! Quand il s’agit de critiquer les institutions bien établies de la justice, il n’y a aucun problème à se mettre du côté des anticonformistes. En revanche, se prononcer en faveur, ne serait-ce que partiellement, du port d’arme, serait de trop, quand bien même on pourrait se surprendre à reprendre plusieurs arguments pour. Ainsi, si l’Institut pour la Justice « laisse à d’autres la possibilité de trancher ce débat », pourquoi ne pas demander à l’ARPAC d’intervenir ? Nous avons la légitimité de nous prononcer sur la question, étant la seule association française dont le port d’arme est l’objet même. Pourtant, l’ARPAC et l’Institut pour la Justice n’ont jamais travaillé ensemble. Et pour cause : l’Institut pour la Justice joue à un double-jeu sur la question de l’autodéfense.
Malheureusement, si l’Institut pour la Justice s’est prononcé plusieurs fois en faveur de la « légitime défense » à plusieurs reprises en prenant parti pour des victimes qui se sont défendues ou bien en rappelant les fondements philosophiques de l’autodéfense, allant même jusqu’à évoquer la question du port d’arme, force est de constater que l’Institut adopte aussi des positions non pas ambiguës, mais parfaitement contraires.
Une première contradiction se niche dans la FAQ de leur site Internet. À la question « L’Institut pour la Justice défend-il l’auto-défense ? », l’Institut y apporte cette réponse : « Non, au contraire. Son action vise à éviter d’en arriver à ce stade. Car les actes de vengeance et d’auto-défense ne manqueront pas de se développer si les citoyens n’ont plus confiance en la Justice pour les protéger. C’est pourquoi la Justice doit être plus juste vis-à-vis des victimes, mieux protéger les citoyens et être en phase avec leurs préoccupations. » Défendre la « légitime défense » mais s’opposer à l’autodéfense ? L’Institut est-il au courant que ces deux termes définissent la même chose ? Comment peut-on consacrer plusieurs textes à défendre la « légitime défense » sans même savoir de quoi il en retourne, puisqu’on y oppose son synonyme, l’autodéfense ?
Cet amateurisme s’étale de manière encore plus révoltante lorsque la présidente de l’Institut, Axelle Thellier, publie une lettre d’information le 7 décembre 2023 qui a pour titre : « Droit au port d’arme : cette nouvelle revendication qui inquiète les autorités ». Le titre dit tout. Si Pierre-Marie Sève s’est montré sensible à la question de la « légitime défense », plaidant pour qu’elle soit mieux reconnue et ayant même évoqué timidement le port d’arme à deux reprises comme nous l’avons vu plus haut, Axelle Thellier, elle, évacue la question avec véhémence. Sa diatribe est un formidable mélange de confusions et d’idées reçues, une remarquable synthèse de prêt-à-penser dont le manque de réelle réflexion en amont se fait sentir. Soulignons la prétendue inquiétude des autorités vis-à-vis de la revendication du droit au port d’arme, affirmation que Mme Thellier ne soutient avec aucune source. Le titre de la lettre d’information n’est qu’une tentative d’impressionner le lecteur, ce qui résume d’ailleurs très bien le contenu de la lettre : la forme y est plus travaillée que le fond. Nous ne critiquerons pas le contenu de la lettre en détail ici, nous nous épargnerons la vue d’arguments anti-armes auxquels nous sommes déjà constamment confrontés et que nous sommes fatigués d’entendre.
Pourtant, trois mois plus tôt, cette même Axelle Thellier avait pris la défense d’un tireur sportif à Mayotte qui portait son arme (illégalement, donc) et qui l’avait utilisée contre des agresseurs[3]. C’est à n’y rien comprendre ! Ou pas : elle précise que « étant inscrit comme tireur sportif, il a le droit de posséder une arme et il sait viser… ». Encore une fois, la confusion entre posséder et porter une arme se révèle au grand jour et permet, une fois de plus, de dire tout et son contraire sur le port d’arme, selon les besoins de la lettre d’information à écrire.
L’Institut pour la Justice est une occasion manquée. Une occasion manquée de promouvoir réellement le droit à l’autodéfense, tantôt soutenu de façade quand il s’agit de se déguiser en petit père des rescapés de l’insécurité, tantôt conspué quand il en est réellement question. Car répétons-le : un droit ne peut s’exercer si les moyens à son application manquent ; il n’y a pas d’autodéfense sans port d’arme. L’Institut pour la Justice n’est à cet égard en rien différent du paysage idéologique auquel le Français moyen est confronté, qu’il soit de gauche, de droite ou d’ailleurs : se défendre c’est bien, mais posséder et porter une arme pour se défendre, c’est mal. En dépit de son anticonformisme affiché, l’Institut banalise ce discours infantilisant et vulnérabilisant le citoyen parmi ceux qui se prétendent pour sa sécurité. Le cas de l’Institut pour la Justice démontre à quel point l’ARPAC est seule, mais il montre tout autant à quel point il est essentiel de militer à nos côtés afin d’imposer le débat du port d’arme citoyen dans les thématiques sécuritaires. Une fois cela fait, il deviendra enfin possible de sortir les Français de leur rôle de victimes inéluctables.
[1]https://www.institutpourlajustice.org/nos-expertises/
[2]https://www.youtube.com/watch?v=K26y3uBcyAo
[3]Lettre d’information du 27 septembre 2023.