Dans la langue française, deux termes peuvent décrire l’action de se défendre soi-même : l’autodéfense et la légitime défense. Le second semble privilégié dans la langue de Molière, condamnant l’autre à la marginalité, et cela en dépit de l’usage du premier dans d’autres langues, telles que l’anglais (self-defence) ou l’allemand (Selbstverteidigung).

Pourtant, les quelques fois où le terme « autodéfense » est utilisé en français, il semble qu’on veuille lui donner un sens autre que celui que « légitime défense » a dans l’imaginaire collectif. Un sens négatif, essentiellement : bien souvent, il est assimilé à la notion d’autojustice bien qu’il s’agisse là d’un concept entièrement différent. Si l’autodéfense est un acte nécessaire pour repousser une agression dans l’immédiat, l’autojustice (ou « se faire justice soi-même ») désigne l’application a posteriori de sanctions par des personnes privées qui ne peuvent pas, au regard de la société dans son ensemble, prendre des décisions impartiales. C’est avec cette pratique barbare réservée aux périodes de chaos que l’amalgame sémantique avec l’autodéfense tend à se faire.Souvenons-nous de l’Institut pour la Justice qui, entre d’innombrables plaidoyers pour la légitime défense[1], nous explique qu’il ne soutient pas l’autodéfense, leur but étant d’« éviter d’en arriver à ce stade » soulignant que « les actes de vengeance et d’auto-défense ne manqueront pas de se développer si les citoyens n’ont plus confiance en la Justice pour les protéger »[2]. Autre exemple avec le procès du célèbre bijoutier de Nice au cours duquel, selon un article de TF1[3], le commerçant « se défend d’un acte de légitime défense » alors que « la famille de la victime assure qu’il s’agissait d’autodéfense ». L’article poursuit en distinguant la légitime défense qui désignerait le fait de se défendre en respectant les limites imposées par la loi (plus précisément par l’article 122-5 du Code pénal) de l’autodéfense qui désignerait tout acte de défense outrepassant ces limites. La distinction, qui serait donc purement juridique, est d’autant plus corroborée par l’étymologie de « légitime », issu de lex/legis qui désigne ce qui est conforme à la loi.

Force est de constater que la distinction légitime défense/autodéfense pose un problème moral. Si la légitime défense confine en sa définition l’autodéfense acceptable aux yeux du législateur —  et a fortiori du juge —  cela implique que, dans certains cas, se défendre n’est pas acceptable. Or, qui peut admettre une telle chose ? L’autodéfense est, par nature, en tous points légitime, et quiconque dans une situation d’agression outrepasserait son droit à l’autodéfense n’agirait plus en autodéfense, mais en tant qu’agresseur. Le seul intérêt de la distinction est alors de faire passer dans les esprits que, en dépit de sa justification évidente, se défendre est une mauvaise chose, et qu’il est légal (sous-entendu moral) de se restreindre à ce que le pléonasme « légitime défense » permet. On se permet ainsi, dans certains cas, de faire fi de la nécessité d’agir face à une agression. Peu importe que vous soyez blessé, violé ou tué : dans votre malheur, dites-vous bien que vous, au moins, aurez été dans la légalité.

[1]Voir notre article L’Institut pour la Justice, ou schizophrénie sur l’autodéfense (https://www.arpac.eu/2025/09/20/l-institut-pour-la-justice-ou-schizophrenie-sur-l-autodefense/)

2]https://www.institutpourlajustice.org/foire-aux-questions/

[3]https://www.tf1info.fr/justice-faits-divers/proces-du-bijoutier-de-nice-stephane-turk-autodefense-ou-legitime-defense-de-quoi-parle-t-on-2088666.html

 

 

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