Afin de justifier le désarmement de la population par l’interdiction du port d’armes, voire carrément de la détention d’armes, un argument, certes relativement peu utilisé, se fait quelquefois entendre : l’État aurait le monopole de la violence légitime. Notre désarmement serait nécessaire afin que l’État puisse nous apporter sa protection en échange, à supposer que protection individuelle et protection collective s’opposent. Plus rarement, il se peut qu’on ajoute à cette affirmation une autre à l’apparente profondeur selon laquelle ce monopole de la violence légitime serait conféré à l’État par le contrat social, concept phare de la Révolution française dont notre république se revendique.

Voilà une justification bien confortable pour clore le débat sur le port d’armes. Il suffit de se raccrocher à de lointains concepts de philosophie politique combinés ensemble afin de faire comprendre que, autoriser le port d’armes, ce serait ni plus ni moins que renverser l’ordre établi, voire mettre fin à la république. Cependant, nous verrons ici pourquoi cette thèse du monopole de la violence légitime de l’État conférée par le contrat social est fausse.

En premier lieu, rappelons brièvement ce qu’est le contrat social : il s’agit de la thèse développée par Jean-Jacques Rousseau en 1762 dans Du contrat social selon laquelle les individus renoncent à l’état de nature et aux droits qui y sont associés afin de faire société. L’État alors formé agirait en contrepartie de cette aliénation au bénéfice de l’intérêt commun. Essentiellement, les droits dont les individus doivent se délester sont tous ceux qui sont en lien avec la loi du plus fort, comme par exemple celui de se faire justice soi-même, pour se soumettre à la volonté générale. Or, à aucun moment dans son ouvrage Rousseau ne mentionne la nécessité du désarmement des citoyens, et a fortiori l’abandon de l’autodéfense. Une confusion entre l’autojustice et l’autodéfense peut être une des origines du mythe de la thèse du désarmement selon le contrat social.

De surcroît, Rousseau défend dans son ouvrage l’idée d’une milice citoyenne dont l’objectif est de défendre l’État[1], en opposition aux armées traditionnelles, sur le modèle de la république romaine, de la Grèce antique ou bien des cantons de son pays natal. Chaque citoyen a le devoir moral et civique de défendre sa patrie, car déléguer la défense de la patrie à une armée professionnelle serait une rupture de l’égalité tant recherchée par Rousseau. Un peuple qui se défend lui-même et non par l’intermédiaire de mercenaires est un peuple libre. Dans la mesure où, pour Rousseau, la souveraineté populaire est la source de l’État, et in extenso que l’action de l’État est assimilable à l’action des citoyens, de sorte que ces derniers soient intégrés de la manière la plus parfaite et aboutie possible à la puissance publique, il est difficilement imaginable que, dans une optique de défendre la population que constitue l’État, celle-ci ne soit pas directement armée, à titre que nous considérerions comme privé.

Ainsi, bien qu’il ne mentionne pas explicitement la question des armes, à la rigueur Rousseau voit en celles-ci l’outil par lequel les citoyens/l’État se protègent en tant que corps. Toutefois, il ne dit rien sur l’usage des armes pour la protection personnelle. Donc rien pour soutenir la thèse d’un désarmement pour la sécurité publique.

Il serait de surcroît malhonnête de voir en Rousseau la seule source philosophique de notre organisation politique actuelle. Nous avons vu que Rousseau ne s’est pas prononcé pour un désarmement, mais même s’il avait été pour, sa seule personne aurait été insuffisante pour servir de justification au désarmement. Ainsi, que pensaient ses contemporains sur les armes ?

Pour le savoir, intéressons-nous à la rédaction de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, un des produits les plus emblématiques de la Révolution. Durant les travaux préalables qui ont influencé la rédaction du texte final, le comte de Mirabeau avait proposé l’amendement suivant : « Tout citoyen a le droit d’avoir chez lui des armes et de s’en servir, soit pour la défense commune, soit pour sa propre défense, contre toute agression illégale qui mettrait en péril la vie, les membres ou la liberté d’un ou plusieurs citoyens. »[2] L’amendement a été rejeté par le comité des cinq qui menait ces travaux préparatoires, jugeant que « le droit déclaré dans l’article X non retenu était évident de sa nature, et l’un des principaux garants de la liberté politique et civile que nulle autre institution ne peut le suppléer ». Les membres du comité ajoutèrent « qu’il est impossible d’imaginer une aristocratie plus terrible que celle qui s’établirait dans un État, par cela seul qu’une partie des citoyens serait armée et que l’autre ne le serait pas ; que tous les raisonnements contraires sont de futiles sophismes démentis par les faits, puisque aucun pays n’est plus paisible et n’offre une meilleure police que ceux où la nation est armée ». Pas de supposition ici : il est explicite parmi les constituants contemporains de Rousseau que les armes doivent être accessibles à la population car elles sont un instrument de la liberté (et de la sécurité). Le désarmement comme injonction révolutionnaire, vous dites ?

Intéressons-nous maintenant au deuxième concept, plus important et plus souvent invoqué, qui parfois suffit à lui tout seul à rendre le port d’arme illégitime : celui du monopole de la violence légitime de l’État. Il s’agit d’un concept du sociologue allemand Max Weber théorisé entre 1917 et 1919. Notons le changement d’époque radical par rapport à Rousseau, et donc le rapprochement douteux entre les deux penseurs.

Le monopole de la violence légitime de l’État est une manière pour Weber de théoriser l’existence des États modernes : sur le papier, et expliqué simplement, ces derniers affirment leur pouvoir en s’octroyant le droit exclusif de faire usage de la violence. Les anti-armes s’arrêtent à cette lecture sommaire : nos sociétés étant bâties sur ce principe, toute violence engagée dans un but de défense doit être appliquée par l’État lui-même. Or Weber reconnaît lui-même que, si les forces de l’ordre sont bien le principal instrument de l’exercice de ce monopole de la violence légitime, elles n’en sont néanmoins pas les seules bénéficiaires. Weber considère que : « L’État est une communauté humaine qui […] revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime. Car le propre de notre époque est de réserver à d’autres groupements ou aux individus le droit de recourir à la violence seulement dans la mesure où l’État le tolère : celui-ci passe donc pour la seule source du “droit” à la violence. »[3] Weber affirme dans cet extrait que la violence légitime peut être exercée par des personnes privées. Simplement, ces dernières sont justement autorisées par l’État à faire usage de cette violence ! L’État possède donc le monopole de la violence légitime non pas parce qu’il est le seul à l’exercer effectivement, mais parce que lui seul décide des modalités de son exécution : il peut l’attribuer comme bon lui semble à d’autres personnes. Si l’État possédait un véritable monopole d’exécution de la violence, la légitime défense n’existerait alors que pour les forces de l’ordre. Pareillement, l’article 73 du code pénal n’existerait pas non plus. Cet article stipule que « Dans les cas de crime flagrant ou de délit flagrant puni d’une peine d’emprisonnement, toute personne a qualité pour en appréhender l’auteur et le conduire devant l’officier de police judiciaire le plus proche. » Pour faire le lien avec les armes, rappelons que le droit au port d’arme a existé en France entre 1885 et 1939 (octroyé par l’État donc) pour permettre le plein exercice du droit à se défendre, et jusqu’en 2005 la détention d’une arme à feu pour la défense du domicile était reconnue. Ces faits ne sont pas des contradictions au monopole de la violence légitime par l’État, bien au contraire, car ce monopole permet justement à l’État de déléguer l’exercice de la violence légitime comme bon lui semble, notamment en octroyant aux citoyens le droit de se défendre.

En résumé, affirmer que le contrat social comporte une clause de désarmement, ou bien affirmer que l’État détient le monopole de l’exercice effectif de la violence légitime, ou affirmer que la première proposition a pour but de préparer le terrain pour la seconde est faux. Premièrement, le contrat social ayant inspiré la Révolution est un concept de Rousseau datant de la moitié du XVIIIe siècle alors que le monopole de la violence légitime de l’État date du début du XXe : le rapprochement n’est pas permis. Deuxièmement, le contrat social selon Rousseau n’a jamais impliqué de désarmement, et les révolutionnaires de son époque étaient clairement pro-armes. Troisièmement, le monopole de la violence légitime de l’État n’exclut pas la légitime défense (et l’armement qui lui est consubstantiel) : justement, l’État octroie l’emploi de cette violence comme il l’entend, dont à des personnes privées dans les conditions qu’il définit.

Une telle vision du contrat social impliquant un désarmement n’est donc ni la vision de Rousseau, ni celle de Max Weber, dont la thèse que nous venons de réfuter mobilise pourtant les concepts. Toutefois, cette thèse est plus en accord avec la vision du philosophe anglais Thomas Hobbes, penseur misanthrope. Il vécut dans une Angleterre secouée par la guerre civile. Marqué par cet environnement violent, on lui doit la phrase : « L’homme est un loup pour l’homme. » Car l’homme selon Hobbes est chaotique par nature et doit être soumis totalement au souverain par le biais d’un contrat social répressif afin de garantir la paix. Le désarmement est assez explicite dans ses écrits : « La seule façon d’ériger un pouvoir commun capable de défendre les sujets […] contre les torts qu’ils pourraient se faire les uns aux autres […] est de confier tout leur pouvoir et toute leur force à un seul homme ou à une seule assemblée. […] Cela implique que les sujets renoncent à leur droit de porter des armes et de se faire justice eux-mêmes, car cela reviendrait à conserver l’état de nature au sein de la société. »[4]

Le désarmement n’est certainement pas une idée promue par notre histoire de philosophie politique, loin de là. Elle est celle d’un homme troublé par les événements de son temps qui a une méfiance profonde envers l’être humain. Une vision du monde qui voit en l’Homme un danger qu’il faut contenir – et oppresser – pour son propre bien, soit l’exact inverse des valeurs que porte un pays qui se veut libre. Et parce que notre pays se veut libre, il faut en tirer les bonnes conclusions : le désarmement est à proscrire absolument. Rien ne le justifie au regard des valeurs que nous prétendons transmettre. Au contraire, un armement citoyen serait dans la droite lignée de notre héritage révolutionnaire et humaniste.

Militer pour la détention et le port d’armes citoyen à nos côtés devient alors un engagement d’autant plus juste et essentiel pour la préservation de nos libertés.

 

[1]Du contrat social, livre II, chapitre 6, Jean-Jacques Rousseau, 1762

[2]Assemblée nationale, séance du mardi 18 août, Gazette nationale ou le Moniteur universel, n° 42, 18 août 1789, p. 351

[3]Le Métier de politique, Max Weber, 1919

[4]Léviathan, partie II, chapitre 17, Thomas Hobbes, 1651

 

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